Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

Je raconte des histoires, vraies de préférence.

C'était un havre de paix

La campagne — C’était un havre de paix, une campagne comme exilée là par le progrès. Des forêts, des prairies s’embusquaient dans les vallées, lézardaient les collines. Les cieux déblayaient les monts. Peaufinaient à l’horizon les cimes en ombres chinoises. Au centre du domaine dans la sérénité, la chaleur enduisait de rose orangé les toits du faux manoir. Des grillons s’égosillaient dans le parc. Il ne manquait rien à la veillée, pas même un aspect bucolique. Certains se cantonnaient à la terrasse en basalte de la piscine. D'autres se dispersaient, dans les coussins bruns du pavillon d'été en bois exotique, près du gazon, sous les rosiers, les chèvrefeuilles des pergolas, entre les chaises longues et les dessertes. Les réverbères du parc, les néons de la maison, extrayaient les convives de l’intimité du soir. Des invités paumés dans la cambrousse, des filles, des hommes d’affaires, une faune qui voulait plaire à Mark. Ceux qui quémandaient un service. N’importe qui, même le Vieux s’était montré, avec ses pronostics sur la conjoncture à Solèse. Annabelle échangea un mot avec chacun. Recueillit des cartes, les chiffonna, les tassa dans une de ses poches. Puis se débarrassa de sa tunique, plongea. Après sa baignade, elle mâchouilla un toast au foie gras. Son bikini couleur d’or couvrait plus l’essentiel que le superflu. Elle grelotta. Ramassa sa tunique. À la recherche d’un peignoir, elle déglutit une ironie au passage : Mark et mademoiselle se bécotaient dans un coin. Une fois à l’intérieur et au chaud dans le coton, la jeune femme déplia ses munitions d’une besace, avec l’idée de se rouler un joint. Palpa dans le fouillis, sa pièce de deux francs dans une pochette en velours, contre les OCB.

Dimitri : Ce n’est pas beau, de fumer en cachette.

La jeune beauté leva le menton vers lui. Son tempérament éclatait dans son regard marqué. Dans ses iris rarissimes, entre le noisette et le vert. Dans ses sourcils en accent circonflexe. Sa gestuelle synthétisait toujours attraction et grâce. Malgré sa mise, sa chevelure crêpée dans une gomina. Son peignoir, incapable de la gauchir, de dissimuler ses galbes.

Dimitri : Comment vas-tu ?

La lascivité lui sembla échappée d’une revue.

Annabelle : Bien.

Dimitri : Tu t’es remise de ton aventure ?

La sublime remisa son attirail ailleurs. Opta pour une 100'S. Sa tête obliqua. Son œil ne le lâcha pas. À ce moment précis, Dimitri aurait parié qu’elle dirait :

« Have a match ? »[1]

Mais elle, flegmatique, embrasa la longue avec son briquet. Puis :

« Oui, merci… Alors… Tu veux me parler d’autre chose ? »

Un cercle de fumée s’envola d’entre ses dents parfaites. Parmi tous ses charmes, son sourire, un diamant la couronnait.

Dimitri : Si tu insistes… Oui, j’aimerais bien. Que tu me dises ce que tu penses de… notre couple de l’année. Et du reste.

Annabelle : T’as déjà compris ce que je pense. Ces deux-là risquent de créer des… complications. Deux aveugles n’ont jamais fait un borgne… Et c’est parti pour durer. Va falloir limiter les dégâts…

Elle se cloîtra au milieu de sa nicotine. Ce couple l’effarait, le job de mademoiselle pour monsieur, l’attachement discutable de monsieur pour mademoiselle et leur entente aussi, bizarre. Un fumet de bourbe, toujours, c’est ce qu’elle ruminait quand elle les observait.

Dimitri : On va limiter les dégâts.

Les yeux d’Annabelle rôdaient sur les deux œuvres d’art contemporain près de l’âtre. Ses lèvres corail s’arrondissaient autour du filtre.

Dimitri : Ah… Annabelle ! Tu es sûre que tu ne veux pas… ?

Annabelle : Je te remercie. Mais je ne sais rien faire d’autre, moi. Je suis franchement incapable de m’adapter à une vie normale. Surtout maintenant.

Dimitri : Je t’aurais volontiers épousée.

Il s’agenouilla devant elle. Se parodia, en soupirant sans illusion. Elle s’esclaffa.

Annabelle : T’es un chouya en retard : désormais, notre amour est impossible ! 

Il se releva. Captura ses doigts. Émit le bilan.

Dimitri : Tu peux compter sur moi. Pour tout.

La bouche à la Bacall  tressaillit :

« Je sais. »

Elle confia pour de bon sa menotte à son chevalier servant. Ensemble, ils sortirent sur la terrasse. Dehors, l’Énervée mastiquait un feuilleté d’escargot. Près d’elle, la Blonde se blottissait contre Fabrice. L’aguichait, le dorlotait. Et le fouillait mine de rien.

Victoire : Messieurs dames, comme vous pouvez le constater, j’ai tout prévu… 

Elle décapsula sa pochette, en dégagea les armes lourdes. Agita un paquet à l’attention de la Blonde. Qui, déçue, bouda. Désincarcéra le Chauffeur.

Mark : Range ce que tu tiens, Victoire. Immédiatement.

Il serrait une mademoiselle rêveuse par la taille. L’assistance réduite se paralysait. Plus une parole. Plus un gloussement. Le tableau embarrassait Annabelle. Elle stipula d’une pression sur son poignet son avis à Dimitri. Se sépara de lui, se lança sur Mark, confisqua son bras, se pendit à son cou pour mieux chuchoter dans son oreille.

Annabelle : Allez, mon coco, smile, ta Baby ne touchera pas à ça, viens, on va boire une coupe…

La légitime monopolisait l’autre biceps. Embarqué de force, Mark se munissait d’un rictus très diplomate entre les deux peignoirs immaculés.

 

 

[1] Question lancée par Bacall à Bogart dans Le Port de l’Angoisse de Howard HAWKS en 1944.

 

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