Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

Je raconte des histoires, vraies de préférence.

C'était un de ces soirs doux

Saint-André — C’était un de ces soirs doux, une complainte de mère. Une brise hululait sur les tuiles. Se glissait par les fenêtres. Des gazouillis subjuguaient les balcons. Sous l’appel d’air, son chemisier se retroussait en rythme.

Annabelle et Lina avaient enfin décroché leur bac général début juillet. Sans percuter comment. Elles s’étaient inscrites ensemble en BTS à Saint-André. Annabelle avait convaincu Lina de suivre avec elle un cursus pour une année scolaire supplémentaire. Le Vieux le prenait mal, les soupçonnait de briguer leur indépendance. Enrageait en privé de ne plus exercer un contrôle total sur sa favorite. Il aurait préféré les balancer à Solèse toutes les deux. Mauvais perdant mais diplomate, il avait décrété qu'on fêterait les diplômes. 

Dans le pays voisin, sur le sol de Solèse, on ne savait que débattre. Les associations de défense des prostituées ne se l'imaginaient pas. Pourtant les proxénètes jubilaient. Ils guettaient, à l'affût, le jour où le cadre légal de la prostitution serait posé. Le Vieux bavait sur les potentiels actuels et futurs. Il palabrait, boîtes de luxe, salon, danseuses, complexe de boîtes de nuit érotiques. Il s’exerçait à convaincre Mark. La jeune fille avait déserté le salon pour les balcons. La compagnie des autres, collègues, employeurs, réunis en comité d’entreprise avec brainstorming à la clé, la révoltait. La prostitution institutionnalisée. Elle était concernée. Et ne pouvait que vomir à l’idée. Autant légaliser les shoots d’héro, les suicides assistés, les armes à feu… Solèse la permissive préférait ignorer ses failles, autoriser les extrêmes. Solèse, la fille facile, ne savait pas dire non. Car Solèse n’avait qu’un proxénète. Le même que ses prostituées. Le même que ses hommes d’affaires. Le même que ses banquiers honorables.

Les rues de Saint-André se peuplaient de badauds. Devant le lac, les pelouses, les jardins balayaient la pénombre. À droite, près des canaux de la vieille ville, les touristes comparaient les menus des restaurants, vaquaient d’un bar à un dancing. Les rumeurs s’élevaient, on s’amusait. Où était Michael par un soir comme celui-ci ? Était-il quelque part devant elle ? Était-il chez lui ? Le voile frissonna sous le vent. De plus en plus frais. Elle sursauta.

Victoire : Tu dois rentrer, Poupée, on t’attend.

Elle lui obéit. Elle s’inclut un instant dans les débats, rechigna vite, et recula vers la bibliothèque. Le Vieux la rejoignit en marge du guéridon, un cigare entre ses griffes. Il effleura sa joue d’un index paternel. Son haleine empestait. Un relent de tabac et de renfermé.

Yves : Ma chère Cassandre, si douée pour la comédie…

Un bourdon, la glace s’infiltra jusqu’au squelette de la fille. Elle se décala d’un pas.

Yves : Tes discours, tes manipulations… Tes clients sont toujours tous très convaincus, c’est bien vrai. Petite catin.

Cassandre : Je suis payée pour être convaincante, Yves…

Ses anglaises s’entortillaient sur sa frimousse. Elle se voûtait, elle s’abritait ainsi des rétines. Des aciers convulsés dans la fureur et son économie.

Yves : C’est fascinant, réellement, cette faculté, ce don plutôt, que tu as pour te faire passer pour une insignifiante petite pute.

Cassandre : Je ne vois pas de quoi vous parlez.

L’humiliation enrouait son larynx. Elle haïssait ce ringard, ses insultes, son vice dénué du moindre cran.

Yves : Tu ne comprends rien, bien sûr… Tu as l’air si naïf…

Elle voulut dégager. Un étau s’abattit sur son poignet. Accapara aussi un morceau de manche, du tulle. Le Vieux exultait.

Cassandre : Lâchez-moi.

La tenaille enserrait maintenant ses métacarpes.

Yves : Accorde-moi une minute. Asseyons-nous. Pas de scandale, voyons.

Il entraîna la ravissante actrice vers un fauteuil. Dans leurs dos, on piaillait, des exclamations de la Blonde, des cancans de l’Énervée. Le tissu cutané se scarifiait sous la pression.

Yves : On va être honnête, pour une fois. J’admire tes… capacités. Mais je n’aime pas tes manières. 

Cassandre : Je n’ai rien fait pour vous nuire.

Yves : Oh ? Ne t’inquiète pas, tu joues très bien ton rôle. Simplement, moi, je te surveille, petite garce.

Cassandre : Qu’est-ce que vous voulez ?

En fin de compte, le défi la séduisait. En souvenir de sa nuit mémorable à fouiller des tiroirs chez l’ordure en chef. Le patron d’une armada de filles. Les serres se tordaient par à-coups. Elles s’exprimaient pour lui : 

« Je suis le plus fort, je te tiens, je peux faire ce que je veux… »

La fille gardait sur la bouche une humeur badine. Sans faille.

Yves : Ne te retrouve plus sur ma route…

Cassandre : Ce n’est pas un problème. En général, je ne bosse pas pour vous. Vous payez trop mal.

Elle se concentrait sur la satire. Ce qu’il lui inspirait. Ce mac vieux beau et propre sur lui à l’odeur de naphtaline. La douleur, elle, s’infiltrait dans ses carpes. Engourdissait ses artères. 

Yves : ça te parait cocasse ?

Cassandre : Oui… Vous craignez quoi ?

Yves : Je pourrais te tuer à la moindre erreur de ta part.

Il aurait aimé la laminer sur-le-champ. Elle devait cesser de le narguer.

Cassandre : Oh, mais vous savez bien, pourtant…

Son avant-bras ne réagissait plus, son coude craquait. Elle en aurait hurlé. Elle devait se débarrasser de l’oppression. Il fallait tabler sur la surprise.

Cassandre : Il ne vous laissera jamais faire, na !

Le Vieux la lâcha. Son exaspération se flétrit dans l’étonnement. La fille lui tirait la langue. S’élançait loin de lui. Vérifiait la circulation sanguine dans ses phalanges, secouait son bras.

Mark : Où court-elle ?

Yves : Je ne supporte pas ses mimiques, elle est agaçante…

Mark : Que s'est-il passé ?

Yves : Je voulais discuter le plus sérieusement du monde avec elle.

Mark : Mais voyons, cette fille n’est pas faite pour les discussions sérieuses.

 

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