Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

Ailleurs, avant

[...] La solution est sans doute amère
Si l'on considère
Qu'on n'sait pas où ça mène
Quelqu'un ici pourrait-il me dire
Quelles sont les raisons qui me poussent ?

Et les yeux vers l'ouest
Toujours être ailleurs
Et les mains vers l'est
J'veux toujours être ailleurs !
[...]

 

NOIR DÉSIR — Toujours être ailleurs (Noir Désir – B. Cantat) – « Où veux tu qu'je r'garde », Barclay  1986.

 

Ailleurs, avant, il s’était embourbé dans un deuxième guêpier. Un pur hasard. Un an après la disparition de Cédric, au début de sa seconde année au Lycée Franco-Mexicain. Alors que tout le monde le voyait enfin s’assagir. Il vivait avec son père à Mexico City. En une année scolaire, la métropole l’avait conquis. Mieux, ses cours, ses profs le motivaient. Et l’imprévu avait déboulé. Elle s’appelait Cristina. Elle était en anglais avec lui à la rentrée de septembre. Une chevelure d’ébène, des jambes interminables. Il avait voulu la séduire, il s’était accroché. Elle lui avait présenté sa famille, des commerçants, influents. Soudain, patatras, ses certitudes s’étaient écroulées. Un soir, son père l’attendait déjà lorsqu’il était rentré. Il lui avait annoncé : il ne devait plus fréquenter Cristina, sur l’injonction de sa famille. Elle allait bientôt épouser quelqu’un. Un mariage organisé de longue date. Michael avait hurlé :

« On n’est plus au moyen-âge !

Son père avait assené :

– Si, dans certaines familles ! 

Puis :

– Dans quoi t’es-tu encore fourré... »

Au téléphone, sa mère avait risqué :

« Je sais que c’est très dur pour toi depuis la mort de Cédric. »

Ce n’était pas faux. À la mort de Cédric, il avait erré des mois. Sans avoir envie de rien, sans chercher à se reconstruire. Encore aujourd’hui, Saint-André semblait morne… Il s’était entêté malgré leurs arguments. Il avait couru derrière Cristina, elle avait refusé de s’expliquer. Son père avait fini par l’embarquer d’office dans l’avion, destination la France. À Saint-André, sa mère lui avait dégoté un studio, et un garage, une voiture. Ce qu’elle estimait lui être nécessaire. Il n’avait pas voulu réintégrer une école. Il s’était trouvé un job de serveur. Il payait avec son salaire son loyer, sa nourriture, ses loisirs. C’était ainsi depuis, il avait obtenu son indépendance sur ce continent. Il ne devait plus rien à ses parents.

Il filait depuis chez sa mère jusqu’aux parcs des bords du lac. Il n’avait rien révélé. Ni de ses préoccupations, ni de ses voyages à venir. Ni de la fille qu’il avait rencontrée. Il croisait à chaque coin de rue des étudiants, des lycéens, un flot. Il avait conduit Cassandre sur les berges la nuit précédente. Elle avait résisté, il l’avait convaincue. Elle évitait de se promener avec lui. Il en était conscient. Il avait dégoté un pédalo mal amarré, elle avait ri :

« Je ne monterai jamais avec toi sur ce truc… 

Il lui avait proposé un marché :

– Soit tu montes avec moi sur ce pédalo, soit je t’emmène au pont des Amours et je t’embrasse en public… »

La légende voulait que les amoureux qui s’embrassent au milieu de la passerelle soient unis pour la vie. Il l’avait espéré, un court instant. Elle avait choisi le pédalo, la virée sur l’eau au clair de lune. Troqué un romantisme contre un autre.

Les cheveux d’ébène, les longues jambes. Jamais deux sans trois. Il adorait. L’attirance, son alchimie à lui n’était pas calculée. Pas complexe. Trois fois déjà, il avait craqué pour des filles aux silhouettes similaires. À la crinière noire. Lui, il plaisait aux filles. Mais il ne s’attachait qu’à celles à problèmes. Et si pour une fois, il ne se trompait pas ? Si sa sensibilité l’avait guidé vers la bonne personne ? S’il parvenait à remédier aux fêlures sur leur relation toute neuve ? Cassandre ne voulait pas qu’il vienne à la sortie de son lycée. Cassandre n’avait pas de nom de famille. Cassandre refusait qu’il lui prenne la main dehors. À peine s’il pouvait lui extorquer le quartier où elle habitait avec sa sœur. Ah, il savait au moins qu’elle logeait chez sa sœur. Il la soûlait de mille questions, elle répondait à moitié. Elle lui demandait du temps. Victoire lui collait au train, elle se méfiait de son ex, quelqu’un de compliqué, il ne fallait pas s’afficher pour l’instant.

Elle lui avait fixé rendez-vous dans le jardin d’enfants, sur un banc, isolé. Elle avait susurré :

« Tu m’attendras ? »

Elle inventait chaque jour une surprise pour lui. C’était une originale. D’une sensualité qu’il n’avait jamais connue. Du temps, au fond, il en avait. Sur le pédalo, il lui avait même semblé qu’il avait l’éternité devant lui pour elle. À la contempler. À s’emmêler les doigts dans sa crinière, une frisure toute lustrée. Deux paumes couvraient ses yeux, on lui sautait dessus.

Cassandre : Coucou !  

 

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