Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

6. Le Spectateur

Comment ne pas bloquer sur leurs premières nuits avec un client ? Ou sur les deux ou trois sympathiques enchères organisées pour que tout le monde soit gagnant. C’est un peu _ très _ agressif, comme transaction. Même pour moi. Alors que je n’ai pas vraiment un caractère à me laisser ébranler.

Le système, qui l’a inventé ? On ne sait pas trop. Si tout se vend et tout s’achète, c’est dur de définir qui a inauguré le processus. Si c’est l’offre ou la demande qui crée le marché. C’est ça, la prostitution, le proxénétisme : une économie, des termes, avec plusieurs possibilités de trames en dessous. Des filles qui choisissent leur profession _ si ça existe, appelez-moi ; des filles qui font que suivre le mouvement ; des filles qui trinquent. Dans la plupart des cas, je vous laisse trancher : qui sont les gagnants ? Les clients ? Ou les macs ? La fameuse loi de la coexistence. Il faut de tout pour faire tourner la planète collectivité. Pour qu’il y ait de la prostitution, il faut des clients. Pour qu’il y ait des victimes, il faut laisser le champ libre au bourreau. A priori, ce n’est pas pour éviter ça qu’on a conçu les tribus, les sociétés et après, les démocraties ? Pour défendre les faibles, pour se tenir les coudes ? Cro-Magnon, sinon, reclus dans sa grotte, il aurait fait quoi contre les meutes de loups : il aurait décrété la fin de l’espèce. Je n’ai jamais cru que détourner le regard était la meilleure des solutions. Même si, bien sûr, j’ai usé et abusé de la démarche, plutôt dix fois qu’une.

Des fois, elle parle de sa première passe comme ça, devant moi. Mais on ne peut rien lire, pas d’émotion, pas de malaise. C’est leurs fameuses carapaces. Bon, ça ne m’empêche pas de supposer. Jusqu’à ses week-ends, ses vacances en famille, tout concilier : parents, lycée, Mark, clients, copines du bahut, collègues de la nuit… Ce qu’un pavé de quatre cents pages ne suffirait pas à résumer. Tous les détails qu’il faut rassembler pour brosser un tableau complet.

Elle ne laissait rien paraître non plus alors. J’en suis certain. Aucune d’elles ne laissait filtrer quoi que ce soit. Chacun ses choix, n’est-ce pas ? Les profs se mettent à décerner le glorieux : mais qui est cette élève ? Sur les bulletins de scolarité. Les mots d’absence se signent tous seuls. Il faut rester dans la discrétion quand même. En toute discrétion encore, les plus jeunes font tranquilles le mur. Ou vont dormir chez une copine. Qui mesure un mètre quatre-vingt-cinq, qui se laisse pousser la barbe. Qui est plein aux as. Je reste poli. Il faut avouer que les familles des filles de ce genre, en général, ce ne sont pas des modèles pour les questions où tu vas et qu’est-ce que tu fais. Pour la protection des progénitures ou pour quoi que ce soit… Non, je ne veux pas jeter la pierre. Je pars simplement du principe qu’on est tous responsables du monde où on vit. 

Au moins, pour elles quatre, dans leur clan, elles avaient l’impression de s’entraider. Elles avaient occulté un truc : dans le vivier des requins, pour les carnivores, quatre, ça fait plus de viande à dévorer qu’une. Enfin, je présume. En tout cas, y’a plus à becqueter pour les charognards.

Article précédent Article suivant
Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost0

Commenter cet article