Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

5. Lina

[...]Their tears are filling up their glasses

No expression

No expression

Hide my Head I want to drown my sorrow

No Tomorrow

No Tomorrow [...]

 

TEARS FOR FEARS — Mad World (Orzabal) – « The Hurting», M & M Music 1982.

 

La journée succéda aux brumes du petit matin. Seule chez elle, la Blonde croulait sous sa détresse, sous sa dignité en cendres. Elle se détestait. Elle s’était bradée une fois de plus. Peut-être pour exorciser son faux chagrin d’amour. Peut-être pour négocier une place plus porteuse, moins exposée. Terrée sous ses couvertures, elle distinguait à peine le cirque des trotteuses. Préférait à la conscience l’anesthésie par les somnifères. Si elle émergeait, elle butait de plein fouet contre ses bourdes. Contre sa laideur. Elle se rendormait alors. Ne tolérait plus l’éveil. Ne s’y reconnaissait pas une minute. Le soir, elle dut s’exiler de son nid ouaté, prendre une douche, paraître à table. Le dîner ne dura pas, une demi-heure chrono, puis la Blonde réinvestit sa chambre. Une œuvre de l’artiste Annabelle, une figure de fille pimpante à l’encre de Chine, ouvrait le bec contre le crépi. L’anomalie bouscula Lina : c’était elle, le modèle. C’était elle, ce visage, ce brio ! Son désespoir enfla. Hypnotisée, elle se campait là, son nez en trompette scotché sur son portrait. Elle était bien devant la Lina d’avant.

La fébrilité la pilota vers son miroir. Non, elle n’avait pas tant changé. Elle avait un peu ou pas assez forcé sur la benzodiazépine[1]. C’était juste une déprime… Face au reflet pourtant, l’impression prospéra. Ces cernes-là n’étaient pas sur le dessin. Ni cet air blasé. Ni la ridule au coin de sa paupière. Un rictus à la place d’une risette. Les résultats d’une folie, d’un esclavage : elle vieillissait. Elle bascula sur ses oreillers.

Avant l’habitude de l’argent facile, elle avait eu quatorze ans, l’âge bête. Quand le lamentable premier petit copain l’avait larguée. Et Annabelle passait tout son temps avec Cédric. Le néant affectif à l’âge où les confidences sont l’amarrage du quotidien. Un vieil ami de sa mère l’avait repérée dans ce désert. Elle lui téléphonait. Il lui payait des cafés. Ils discutaient. Il était de si bon conseil, toujours serviable. Il était devenu son ami à elle. Un substitut de père aussi. Elle ne jurait que par lui, Yves par ci, Yves par là. Le jour de ses quinze ans avait sonné. Sa famille de sang avait oublié son anniversaire. La cadette, Daphné douze ans, était dans une pyjama-party. La mère se tapait un de ses amants. Elle avait atterri chez Yves à l’improviste. Il l’avait amadouée, l’avait fait asseoir entre trois filles. Elle trouvait leurs looks vulgaires. Pourquoi son cher Yves recevait ce style d’invitées ? Elle n’avait pas prêté attention aux mecs. Ensuite, l’alcool, beaucoup, très vite, entre deux hors-d’œuvre, entre deux phrases échangées avec ses voisins, ses voisines. C’était elle, l’attraction de la soirée, on avait fêté son anniversaire. Yves l’avait recueillie. Réconfortée. Lina s’était crue importante. Au moins un instant. Au moins pour quelqu’un. Avec le recul, d’accord, c’était inimaginable. Ou trop cohérent. Quand il lui avait proposé, quand il avait posé une liasse au creux de sa main, elle n’avait pas su refuser. Elle avait raccompagné un des convives. Même, elle avait voulu recommencer. Éblouie par le salaire. Par le paternalisme d’Yves, par sa considération toute de fiction. Et par le lien neuf entre eux à cause de leur secret. Elle avait été jusqu’à embobiner Annabelle dès la mort de Cédric, sans calcul. Elle désirait simplement partager avec elle son mode de vie. Plus tard, elle avait déniché l'Énervée. Une fille bien plus jeune qu'elle. Quatorze ans. Qui en paraissait deux ou trois de plus. Sans marchandage, elle lui avait récité la leçon :

« Argent facile… »

Yves la dégoûtait à présent. Elle le fuyait, elle le maudissait. Ses yeux de fouine bleu acier derrière ses lunettes, son mètre quatre-vingt tassé, son aspect toujours affairé. Il représentait son idiotie, ce qu’elle exécrait en elle, en plus de la répulsion physique. Elle en aurait chialé. Ses poings s’appesantissaient sur son crâne. Partir, tout arrêter, se révolter, elle l’avait bien envisagé. Mais pour faire quoi ? La rébellion, ça signifiait parfois la peur. Comme le soir où Yves l’avait droguée sans qu’elle sache comment. Parce qu’elle éventait un peu trop ses projets personnels.

Elle dégagea du martini de sous son matelas. L’intermède était commode, avec une dose de fluoxétine[2]. Elle pêcha une trêve. Sombra dans le délassement. Toutes ses chaînes se déblayèrent sous l’illusion. Elle enterra l'autre partie d'elle-même appelée Rébecca. Avant subsistait à travers l’odyssée. Avant, c’était l’ennemi le plus intime, le plus doux des reposoirs. Rien ne comptait. Sauf huit années de bonheur approximatif. Son père encore près d’elles trois. Sa mère encore disponible. Les jeux, Daphné, la Belle, les frimousses redoraient leurs parures au jardin de sa mémoire. Jugulée, son angoisse, la mine ahurie de Daphné, cinq ans, quand papa était parti. Nettoyé, le divorce, Annabelle en consolatrice. Surtout ne pas ranimer la ronde des nounous, des au pair aux agréées. Elles n’avaient pas remplacé l’attendue, l’aimée : maman. Maman faisait tourner les tables le week-end. La semaine, elle manageait, vendait, spéculait. Une battante. Elle sortait avec ses amis, ses petits amis. Les câlins avaient viré en : bonne soirée les filles ! Les bisous du matin s’étaient transformés en : bonne journée les filles ! Les filles, elles avaient grandi plus ou moins résignées. La Blonde se distrayait encore à l’exemple de sa mère, avec du spiritisme. Daphné, la brune intello était désormais à l’opposé de son aînée.

Une litanie était éclose entre les étapes de l’éveil : la plus précieuse amie, Annabelle. Comme à chaque passage à vide, il fallait joindre Annabelle. Lorsqu’elle recomposait le puzzle, sa honte d’avoir accepté, le soir de son anniversaire, toute sa vie depuis. Le cadran électronique clignota un verdict : une heure du matin. Trop tard pour téléphoner ? La Blonde téta sa bouteille. Elle était tombée, la nocturne. Elle la frappait, longtemps après la première offre d'Yves. Un jour, elle s’était ligotée à un bijou en toc, bidon, Mark. Il était beau, cultivé, intelligent. Ses iris magiques s’étaient pendus à elle. Elle se cabra sous la claque du souvenir. Le milieu de la nuit, le moment où elle travaillait souvent, la paralysa une seconde. Les diagnostics étaient stériles. Il n’y aurait jamais plus de répit possible.

 

 

[1] Valium ou Tranxène.

[2] Prozac.

 

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