Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

4. Annabelle

[...] (Now) Don’t hang on,

Nothing’s lasts forever but the earth and sky

It slips away,

And all your money won’t another minute buy.

Dust in the wind,

All we are is dust in the wind [...]

 

KANSAS – Dust in the wind (K. Livgren) – « Point of known return », Epic 1977.

 

Dès le lendemain, la ville bravait un froid précoce. La jeune femme descendit du bus, hâta le pas. À l’orée de cette zone, les immeubles, les pavillons s’effaçaient entre deux hauteurs, dans les nimbes de végétation, contre les versants abrupts de la rivière. Depuis l’avenue, on ne devinait rien. Que les cimes des résineux. C’était sans doute pour mieux dissimuler les morts aux vivants. La jeune femme croisa de rares passants le long de la ruelle pentue. Elle s’enveloppait dans une canadienne à carreaux style annéessoixante-dix. Par-dessus son col, on remarquait le cachet, la ciselure de son visage, ponctuée par son petit nez, par ses iris, des singuliers, des fusions entre le noisette et le vert. Les contours de ses lobes n’échappaient pas aux ondes de la chevelure. Les mèches plutôt châtain courtisaient çà et là l’agrément de l’ambre. Elles se soustrayaient au carcan d’un serre-tête, esquivaient les nœuds d’une écharpe à chaque enjambée pour flotter libres jusqu’au milieu du dos. La jeune femme prodiguait parfois un œil attentif dans sa mitaine droite, à une pièce de monnaie aux bords élimés, deux francs français de mille neuf cent soixante-dix-neuf, son fétiche.

Elle poussa le portail d’un coup de talon. Arriva dans l’allée. Rapide à force d’habitude, elle slaloma entre les troncs, les sépultures. Et elle se planta devant le granit veiné. La photo de Cédric lui souriait. La Belle casa son fétiche dans une poche. D’abord, comme à chaque visite, elle s’agenouilla pour caler les pots, réparer les chrysanthèmes malmenés par le vent. Puis comme toujours, à voix haute, elle lui parla. De toute façon, elle n’était pas unique dans sa nostalgie, à s’adresser à un mort. D'autres, brisés par le deuil, l’imitaient. Elle le savait, elle en repérait pas mal ici, depuis presque trois ans déjà. Ses paupières se plombèrent. Se moulèrent sur les souvenirs. L’année de ses quinze ans, l’automne se clôturait sur les brouillards givrants. Ils s’en fichaient, ils étaient tous les deux. Cédric avait une voiture à présent. Ils iraient au ski en février et en vacances l’été suivant. Tous les deux, c’était pour la vie. On envisageait même les faire-part, une foison de projets, Annabelle et Cédric. Ils s’aimaient. Il l’avait raccompagnée devant chez elle. Il l’avait embrassée :

« On se voit demain, je t’aime…

Ah, un premier amour, une étoile dans les nuits d’adolescence. La foi coriace que rien ne freine. Bien sûr, les parents jugeaient ça prématuré. Lina était un peu jalouse. Mais ils allaient si bien ensemble. Elle avait juste dit :

– La route, c’est verglacé, fais attention…

Cédric avait répondu :

– Ne t’inquiète pas. Rentre au chaud. 

Et puis :

  • À demain, n’oublie pas que je t’aime. »

Ils détestaient être séparés, les au revoir les déchiraient. Sous le porche, elle lui avait envoyé un baiser de la main. La voiture, les phares s’étaient éteints au loin dans l’obscurité. Annabelle s’était endormie. Elle avait rêvé, de Cédric, de vacances à deux, bientôt.

Ils avaient téléphoné chez ses parents. Le père d’Annabelle avait lâché son journal. Sa mère avait abandonné le petit déjeuner. C’était le matin, on lui avait expliqué :

« Accident de la route. Hier soir. Mort à l’hôpital. Dans la nuit. »

Plus de projets, plus de Côte d’Azur, plus de ski. Seulement le sentiment de n’être plus rien. De perdre tout en plus de la moitié d’elle-même. Avant, ils ne supportaient pas les heures interminables, l’un sans l’autre. Elle avait dû vivre sans lui pour toujours. De Cédric, que restait-il, à part son image sur la stèle, un sourire à l’infini ? Elle ouvrit un œil. Puis le second. Elle n’avait jamais su oublier qu’il l’aimait. Elle embraya sur le monologue :

« Mes parents vieillissent… » 

Les ans filaient, ils en souffraient. Si elle dessinait, sa mère venait la complimenter, quémander quelquefois un retour d’affection et répéter sa lapalissade, sa louange :

« La beauté, mon trésor, c’est un don du ciel ! »

Annabelle en avait conscience depuis longtemps. Elle avait été servie par l’étymologie et par la nature. Cédric vivant, elle se contemplait dans tous les miroirs, son anatomie, son teint, le raffinement dans sa physionomie. Les mauvaises langues, les envieuses avaient exacerbé son orgueil. Quant au hasard, il l’avait fait naître choyée, miracle d’un ménage âgé, princesse d’un frère aîné. Son enfance s’était ravitaillée à des sources de joie. Jusqu’à la faille de ses huit ans. Depuis, elle cadenassait son secret. S’estimait malgré tout favorisée. Et aussi loin qu’elle pouvait se rappeler, il y avait Lina. Ses boucles blondes, ses tics, ses gaffes, ses exaltations, ses dépits, sa vulnérabilité, ses fugues dans un ésotérisme de pacotille. Après les bêtises de gamine, les liens s’étaient tissés entre les mêmes écoles, les mêmes copains, l’escalade d’un cerisier. Elles avaient élaboré leur propre univers à force d’amitié.

Lina avait toujours appuyé Annabelle. À travers le deuil, les coups de blues, les tentatives de suicide. La création lui avait refusé une sœur, Annabelle s’en était trouvée une, de six mois sa cadette. Jamais elle n’avait trahi sa confiance. Même pour la suivre dans la voie sans issue :

« Argent facile… »

Cédric était mort. Elle n’aurait pas de futur. Autant asticoter le destin. Elle évoquait souvent cet après-midi, quand Lina avait tout avoué. Et proposé sans détour : 

« Si c’est face, tu me suis ? »

La pièce projetée du côté plafond avait raté son atterrissage. Les deux filles l’avaient vu rouler. Puis s’affirmer. Le verdict paradait. Définitif. L’adage République Française encerclait la semeuse au bonnet phrygien. Aux orties, le chômage, la léthargie de lycéenne. C’était donc ça, maintenant, son projet, son but ?

Annabelle avait basculé dans le sillage de sa meilleure amie. Avec deux vieilles mélodies en balancier dans le cœur. Le hit de Kansas en hommage à la réversibilité de la vie. Runaway[1] de Bon Jovi en étendard sur ses cartes de visite toutes neuves :

« Call me for a wild time. »

Elle s'était baptisée Anastasia pour ses clients. Renaissance, un pied de nez. Puis au centre du défilé de caricatures, dans le rôle du réconfort, de l’espoir, elle avait rencontré Martial. Elle avait marché plusieurs mois aux promesses, aux témoignages d’adoration. Galopé en lévrier derrière un lapin. Son métier à lui, c’était précisément ça : promettre des chimères à la ménagère, aux mamies, à ses fans. Depuis ses débuts, il les berçait toutes avec son personnage, son apparat de gentleman. Tandis que loin des médias, il se tapait des cures de jouvence au rayon prostituées juste pubères. Martial-le-pantin, professionnel de l’imposture disparaissait dans son passé. Les autres clients, elle les étiquetait portefeuilles. Et avec la quasi-totalité de la gent masculine, elle les reléguait au statut de bacille. Pour elle, sur son fétiche autant que sur terre, seule la notion de fraternité valait la peine d’être vécue. Et dans son milieu bancal, à fréquenter ses collègues de la rue et les call-girls, elle ne se fiait plus qu'à l'instinct. À l'affection. Quand elle s'intéressait à l'une ou l'un d'eux, elle s'agrippait à vie. La Belle s’interrompit :

« Mais on rabâche, hein ?

Le sourire sur le granit ne se gommait pas.

– Cédric, je suis désolée. Je suis toujours logique, je suis toujours franche. J’essaie de continuer, tu vois bien ? 

Elle scruta le fond de ses yeux. Le noir et le gris les étiolaient sur la photo presque bicolore. Il paraissait si jeune, son Cédric. 

– Je dois y aller. Je vais être en retard si je loupe le bus. Et ne boude pas. Pour celle-là aussi, à mon avis, c’est trop tard. »

Comme à chaque fois, le bout de son index reçut un baiser. Le transmit à la pierre tombale glacée.

 

[1] BON JOVI – Runaway (Jon Bon Jovi/George Karak) «Bon Jovi» – Mercury Records 1984 – Du bon vieux hard FM à siffloter sous la douche.

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