Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

2. Victoire

 

 

[...]Welcome to the jungle

We take it day by day

If you want it you’re gonna bleed

But  it’s the price to pay

 

And you’re a very sexy girl

That’s very hard to please

You can taste the bright lights

But you won’t get them for free

In the jungle [...] 

 

GUNS N'ROSES — Welcome to the jungle (Axl Rose/Slash)– « Appetite for destruction », Geffen Records 1987.

 

La jeune fille entamait la seizième année d’une vie très particulière. Son monde déraillait, elle ne l’ignorait pas. C’était à elle pourtant, sa vie. Infecte. L’adolescente se cataloguait née pour souffrir. On l’avait accablée dès sa naissance. On l’avait affublée d’un ersatz de prénom à la sonorité de bataille. Elle exécrait ce Victoire. À l’école, quand elle se montrait, tout se combinait sans accroc. Les problèmes, eux, étaient l’apanage de l’extérieur. Elle les occultait à la minute où ses semelles dépassaient le portail. Seulement, il fallait les rechausser à la sortie.

À la sortie, il y avait d’abord sa mère : Emma, antithèse de la responsabilité, de l’affection maternelle. Une alcoolique chronique. Elle se gavait de cures, de traitements, de fainéantise. Puis rechutait, se gargarisait de ses litrons, de ses caprices. Elle exerçait encore son métier de coiffeuse quand son état le permettait.  Victoire essuyait le statut ardu de fille unique depuis que son demi-frère avait détalé pour survivre ailleurs. Il ne donnait jamais de nouvelle. Il y avait aussi le père dont Victoire ne gardait aucun souvenir. Un simple géniteur au loin, sans matière, sans qualité, sans défaut. Enfin, il y avait le beau-père. Celui-là, elle le connaissait trop bien.

L’heure d’anglais prévue après les deux de maths avait fini de la convaincre. À chaque halte de sa virée entre bars et magasins, elle sirotait son houblon. Revisitait son contexte familial :

« Père : absent – Mère : neurones vaseux – Plus de frère, tac, évaporé – Beau-père : version trop câlin — Total : schéma d’un fiasco annoncé. »

Le beau-père de Victoire était un homme respectable, un employé exemplaire. Ses patrons l’appréciaient, les voisins l’estimaient, lui si dévoué à la guérison de son épouse ! Inoxydables, le portrait, la version officielle claironnaient. Sauf que depuis des années, quand Victoire était chez elle, elle tremblait de trouille. Longtemps, le beau-papa l’avait rejointe la nuit dans sa chambre. Pendant ce temps, Emma, somnifères dans le sang, boules Quiès dans les oreilles, ronflait.

La jeune fille rejetait le terme de victime en bloc. Elle vomissait sur les journaux, nourris par des intrigues du même acabit. La société vendait, dilapidait. Orchestrait son déshonneur, ses cicatrices, sa purulence. On dépeçait les faits divers. On les fournissait en pâture à la masse des bien-pensants. Et tous, ils arbitraient, ils cacardaient :

« Quelle horreur ! Chez moi, ça n’arriverait pas ! »

La vérité était muette, la mise en scène triste à chialer étouffait la décence et les martyrs anonymes. Il y en avait partout, Victoire en était sûre. On les calomniait. On en tirait un au sort. On communiquait sur son calvaire pour se dédouaner. Voilà, c’est dit, les autres peuvent crever, le quota est atteint. Persuadée par le ça n’arrive que chez les autres, le public, la presse pouvaient somnoler à nouveau. À l’image d’Emma avec ses boules Quiès. Paisibles.

« Ouf, je ne connais pas de déséquilibré de ce genre, moi. »

Pour Victoire, aucune assistante sociale n’était intervenue. Pas de Zorro. Rien, ni son courage de gosse, ni sa détresse extrême ne l’avait sauvée de lui. On ne s’était jamais interposé. Elle, elle avait bien serré les dents. Imploré parfois. Il était revenu quand même. Son beau-père ne la violait presque plus. Peut-être à cause de son âge. Peut-être que, tant qu’elle le pouvait, elle se préservait. Seule. Elle restait le moins possible à la maison, chez les deux larves, ses parents présumés.

Elle creusa sa mousse. Elle n’avait pas eu d’enfance. C’était son bilan, son intimité, son identité. Maintenant, elle avait quinze ans, elle se vantait d’avoir de la chance. Ses semblants de vieux n’empiétaient plus sur ses projets. D’accord, le vice devait s’être tatoué dans ses gènes. Elle s’en fichait. Elle était libre. Mieux, elle savait où elle allait. Son oxygène, son phare dans la tempête, c’était son pognon. Celui qu’elle gagnait. Elle ne voulait plus s’en passer. Lui seul bichonnait son indépendance, colmatait son cocon. Elle en jouissait sans se lasser jusqu’au dernier centime depuis presque un an.

Elle fumait au moins un paquet par jour. D’un œil, d’une ardeur, elle s’attachait à chaque bout de tabac. Elle se diagnostiquait intoxiquée, ça l’amusait. Elle s’autorisait des planes : ecstasy, mushies, n’importe quoi d’exclusif. Une ou deux amphés en bonus. Le principal, ses armoires se blindaient de fringues. Son look s’élargissait selon sa fantaisie, sa convoitise. Au gré de l’inspiration. Sa carte de visite, sa couleur, c’était le noir. Son pire cauchemar, c’était d’abîmer la pièce suprême de sa collection, un blouson en cuir. Tout ce qu’elle désirait, elle en disposait. Une chope fraîche se posa devant elle. Ce soir, elle bossait. Elle dédicaça une aigreur à son beau-papa. Parce que lui, il n’avait jamais pris la peine de la payer pour lui rendre ce service, assouvir ses envies. Elle se le reprocha. Ce job, c’était la suite logique. Elle avait lu le cliché quelque part : fille de la nuit. Depuis elle l’utilisait pour elle-même. Pour mieux se camoufler sa réalité. Pute, c’était moins propre, moins avenant. Seuls les actes et leurs résultats se chiffraient. Prostituée, c’était une étiquette, une note scientifique, avec le vocable du proxénétisme derrière. Escort-girl, ça sonnait creux, sans âme, un slogan de marchandise pour les papys américains. Elle relativisait en spécialiste ès prestations sexuelles. Avec de l’obstination. Elle se vendait une fois, deux fois, trois fois par semaine. Rien de grave. Son pseudo, vu son âge, s'était imposé, Lola pour Lolita. Elle se détachait des détails quand elle empochait son salaire. Elle se pressa d’ingurgiter le demi. Au loin, les enseignes l’aguichaient à coups de camelote. Carpe Diem ?

 

 

 

 

 

 

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