Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

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J’en ai marre. Ras-le-bol de ces pluies de mots, de mes obsessions. ça ne m’appartient pas, toutes ces images entrevues, floues dans ma tête. Ce n’est pas mon histoire. Appelez-moi comme vous voudrez, témoin, acteur. Ni l’un ni l’autre de ces termes ne m’est applicable. Je n’étais que spectateur parfois, tout au plus.

Bon, si je raconte, je ne m’investis pas. J’essaie seulement de rendre compte de ce que je sais. De ce que j’apprends. De ce que je pressens. ça me brûle la gorge, raconter. Peut-être que certains points me touchent de près. Peut-être aussi que des éléments m’échappent. Pas assez présent. Trop à d’autres moments. Trop proche ou trop loin, le point de vue. C’est suivant. Il y a la voix de Cassandre, une robe rouge. Le corps de Lina. Il y a Annabelle, ah Annabelle. Les autres aussi. Mark eh oui, même lui. Surtout lui.

Une foule de personnages. Des personnalités marquantes, qui m’ont marqué en tout cas. Je me tords le cerveau à force d’y penser, mais je ne peux pas vous dire ce que je devrais. Commencer ? Par quoi, d’abord ? Par Mark et par Cassandre ? Alors que ce n’est pas clair ?

Commencer quand même. L’histoire pourrait commencer par… une fille en noir. Qui fumait sa cigarette. 

 

Saint-André C’était un jour de rentrée scolaire dans un lycée public. Les derniers instants de liberté des élèves avant de découvrir les classes.  Une jeune fille plutôt petite, vêtue de noir, méditait sur le rassemblement. Elle fumait. Ses longs cheveux, leurs ondulations de bistre encadraient un visage de madone. Une madone grimée aux lèvres pulpeuses, au nez fin à l’arête un brin cassée. Ses gestes s’articulaient comme autant d’affirmations. Ses yeux surtout, deux émeraudes expulsaient son caractère. Une palette les enflammait, des nuances virginales à la perversité. Une extraversion les dominait, les sublimait. Ils dynamitaient les non-dits, désorientaient, oppressaient, en arme de précision rodée sous leurs sourcils bien dessinés. Leur cynisme était cuisant. Il perçait le masque trop pointu de son maquillage.

La fille en noir était belle. Volcanique. Les mecs de son âge louchaient sur elle. Elle, elle les méprisait, elle balayait toute indulgence à leur égard : ils bêlaient déjà en chœur. Et leurs parents se débattaient une fois par an, à la tonte, devant un avis d’imposition. Ils représentaient la société. Son futur. La fille en noir s’excluait de leur banalité. Elle se jugeait le grain de riz du rouage. Contre le système et fière de l’être. 

Après deux premières heures de présentation des cours, elle savourait une blonde dans son coin. Observait toujours. Parmi le troupeau, elle déterra le détail. Elle assimila, cota la plastique, intéressante. Le détail, une élève de sa classe, jolie brune au charme pétillant, répondait au prénom de…

« Salut, je m’appelle Cassandre… 

La brunette était là, devant elle, sans prévenir. La fille en noir consentit à la gaieté. Pour la coïncidence, pour la mignonne aussi.  

– Et moi, Victoire. »

La brune bouillait de surprise. Elle était séduisante. Ses mirettes immenses s’écarquillaient.

Victoire : Ouais, c’est un drôle de prénom...

Son timbre à peine nasillard vibrait sous la cordialité. En écho, la brunette admirait déjà le bout de femme, lui enviait sa splendeur de pin-up.

Victoire : Allez, j’t’offre un café. On pourra papoter.

Elles évacuèrent la cour sans complexe. La fille en noir marchait. Elle les épatait tous sur son passage. Ce qui impressionnait encore plus la brune Cassandre.

 

En trois semaines, Victoire conquit sa camarade de classe. Elles instaurèrent un rendez-vous tous les matins, autour de deux cafés. Au gré des échanges, des blagues, des confidences parfois, elles se rapprochèrent, s’apprivoisèrent. Elles adoraient les mêmes musiques, se passionnaient pour les mêmes auteurs.

Elle baratinait, devisait fringues, descendait les profs, épiait les réactions. Sa nouvelle copine l’intriguait un peu. Cassandre était élancée, gracieuse, grande, plus d’un mètre soixante-dix en tout cas, bien foutue. Ses prunelles marron débordaient de paillettes. Sertie par des fossettes, la moue pillait l’enfance. Avec les frisottis bruns en forme de ressort, la frimousse rosée, on aurait dit…

Victoire :… Une poupée, tu ressembles à une poupée. Comme celles avec les froufrous, tout ça.

Cassandre : Une poupée ?

Son nez retroussé, sa bouche ourlée sous une pointe de brillant se fâchèrent.

Victoire : J’te jure, ça te va bien, ça y est, j’t’ai trouvé un surnom !

Cassandre : Quoi ?

Victoire : Poupée ! Sinon, Blanche-Neige, c’est pas mal !

Cassandre : Oh non.

Victoire : Là, avec cette gueule, t’as tout de la poupée boudeuse.

Cassandre : T’as pas autre chose ?

Victoire : Ben non, c’est le bon ! Moi, j’ai deux surnoms : Lola…

Cassandre : Ah oui, comme Lolita[1] ?

Victoire : Mais non, comme Lola Montes, la danseuse[2] ! T’es inculte, toi.

Cassandre : Et tes autres surnoms, c’est quoi ?

La fille en noir se posta en face d’elle :

« Mes ennemis et quelques-uns de mes amis m’appellent : l’Énervée. Mais on est d’accord, ça reste entre nous ? »

Le temps s’effilochait à force de dialogue. Il fallait subir les maths. Les deux heures s’annonçaient barbantes. Victoire cogitait : irait-elle, sècherait-elle ? Et si elle allait dévaliser les boutiques aujourd'hui ? Ça lui changerait les idées avant le soir. Elle s’éloigna de sa camarade à contrecœur, plongea dans un bar, commanda son demi. Ce soir-là, elle devait honorer un rencard. Elle ne rentrerait pas chez elle. De toute façon, elle n’y était pas attendue.

 

[1] Elle pensait au roman de (Vladimir) Nabokov, Lolita, Paris, Olympia Press, 1955. Lolita fit scandale à sa publication.

[2] Lola MONTÈS : (1818-1861) Maria Dolores Eliza Gilbert, danseuse, aventurière, courtisane, comptait dans son tableau de chasse _ plutôt éclectique : Louis Ier de Bavière, Franz Liszt, Richard Wagner…

 

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