Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

La fille

La fille dépliait son galbe sans malfaçon sur le lit. Comme si elle plagiait le Nu rouge[1], les épaules en arrière, les poings au-dessus de sa tête contre les draps. Des marais en guise de pupilles vampirisaient son minois, dérivaient sur les aquarelles du mur. Elle s’emprisonnait dans son mutisme. Mark ne la cernait plus. Un mélange dans ses expressions, sévérité, délicatesse, des lacunes avec des bravades, c’était un défi. Presque une enquête sur lui. Il délibéra. Contempla la fille. Belle dans son arrogance. Il fronça les sourcils. 

Mark : Alors que décides-tu ?

Elle ne se prononçait pas. Elle loucha dans sa direction, se baissa, agrippa son peignoir sur la moquette. S’enroula dans le coton.

Cassandre : C’est convenu comme ça. Je ne reviens pas en arrière.

Mark : Arrange-toi pour être disponible. Et tu gagneras beaucoup d’argent.  

Cassandre : Moins votre commission. Évidemment.

Mark : Il y a des règles, Cassandre. Pour que nous soyons tous gagnants.

Elle se tenait devant lui. Très droite.

Mark : J’ai quelque chose pour toi.

Il fureta dans un tiroir. Puis montra un trousseau. Lui confia.

Mark : Les clés. Elles sont pour toi. Tu peux venir quand tu veux.

La fille ensevelit le cadeau dans une musette, pivota, se stabilisa face à lui. Le scruta sans aucun vestige d’émotion. 

Cassandre : Vous décidez… 

Elle allait s’effacer à tâtons, rejoindre le téléphone, avec l’alibi primaire qu’elle devrait énoncer ensuite, englué dans son larynx.

Mark : Attends. Pourquoi me vouvoies-tu maintenant ? 

Elle tergiversa. Ses lèvres ébauchèrent une gaieté, scandèrent, acidulées.

Cassandre : Mais parce que vous êtes le patron, Master. Et j’ai le sens de la hiérarchie.

À sa grande surprise, le patron lui répliqua par un rire, l’enlaça par la taille et l’accompagna dans le couloir. 

 

Lydie avait vingt-cinq ans, une silhouette, des fossettes de jeune fille, un teint un peu hâlé. Elle préférait porter ses cheveux bruns courts, à la garçonne. Elle était ingénieure en génie civil. Son unique béguin du moment, c’était la portion d’autoroute en construction avec ses viaducs, ses tunnels. Bien sûr, une femme, jeune de surcroît, dans un bureau et un métier d’homme, devait sacrifier toutes ses ambitions de pouvoir décisionnel. Elle ne devait s’épargner ni les horaires à rallonge, ni les soirées entre collègues, au moins hebdomadaires. Mais elle participait à l’amélioration du quotidien, elle bâtissait des solutions. Lydie, devant sa sœur aînée Sarah, heureuse en couple, s’imaginait plus tard, mariée.

Elle gardait sous les yeux un schéma de cintre. Il lui semblait pas mal. Qu’est-ce qui pouvait clocher ? On verrait après le calcul, les prix des matériaux… Son téléphone chantonna sa ritournelle. Le standard lui transmit la communication. À l’autre bout du fil, sa benjamine :

« Salut, je te dérange ? »

Lydie : Mais non. Je galère.

Son critérium crayonnait un losange en haut du bloc note. Parfait l’arc, le cintre, d’une conception efficace.

Cassandre : Je dors chez une copine.

Lydie : T’es à la maison demain soir ?

Cassandre : Ben oui.

Lydie : J’en ai au moins pour deux semaines sur ce projet. Tu te feras à manger ?

Cassandre : Moui.

Lydie : T’as fait tes devoirs ?

Cassandre : Ben oui.

Lydie : T’as intérêt. Et appelle les parents à l’occasion.

Cassandre : Moui. Bon ben bonne soirée. Amuse-toi bien.

Lydie : Toi aussi. Salut.

Le combiné rallia son socle. Son collègue braqua son siège vers Lydie :

« C’était ta petite sœur ? »

Lydie : Ouais, ça m’arrange, elle va dormir chez une copine.

Le collègue : Quand même, l’adolescence, c’est pas facile, moi, je vois, bon, les miens, ils ont cinq et six ans…

Lydie : Moi, je suis pas sa mère, je suis la sœur, donc ça va…

 

[1] Nu couché les bras ouverts (Le nu rouge) : peint en 1917 par Amadeo MODIGLIANI.

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